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Art & Culture

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par Hugues Folloppe


Sexualité: du plaisir au bonheur

Publié par Hugues Folloppe sur 23 Juin 2022, 10:39am

Catégories : #Sexualité

"Nymphe et Satyre" de Matisse
"Nymphe et Satyre" de Matisse

Le plaisir mène-t-il forcément au bonheur?

Les sexologues et sexothérapeutes mettent des mots humains sur les maux psychiques, et parviennent, tant bien que mal, à apaiser les chaos intérieurs de certaines existences. Cependant, ce travail médical s’effectue toujours en aval, quand rien ne va plus; jamais en amont, quand tout va bien. Personne n’estime avoir besoin de consulter un médecin quand la pleine santé est là; la chose paraît évidente. Mais toute personne bien portante n’est-elle pas un malade qui s'ignore ? Les philosophes de l’antiquité – épicuriens, stoïciens, cyniques – répondaient par l'affirmative: mieux vaut prévenir que guérir. Ils estimaient que la sexualité n’échappait pas aux risques du « dérèglement de l’âme », et ils montraient que, pour que le plaisir reste solaire, il fallait l’associer à une sagesse pratique.

"Nymphe et Satyre" de Nicolas Poussin
"Nymphe et Satyre" de Nicolas Poussin

Si la sexualité des hommes n’est pas celle des femmes et inversement, en revanche, tous les sexes partagent une même recherche du plaisir et une même quête du bonheur. Encore faut-il réaliser à quel point la réussite du bonheur dépend du type de plaisir. Quand Antisthène soutient que

« le plaisir est un bien, mais pas n’importe quelle sorte de plaisir : le plaisir dont on n’a pas à se repentir »a,

il ne faut pas y voir une moralité ; il ne s’agit pas pour le philosophe d'imposer une quelconque pression sociale ou une culpabilité religieuse sur l'individu; il est question d’une éthique de soi envers soi-même.

John Stuart Mill précise: « On peut l'appeler l'amour de la liberté et de l'indépendance personnelle mais son appellation la plus appropriée est le sentiment de la dignité, que tous les êtres humains possèdent sous une forme ou sous une autre qui est une partie si essentielle du bonheur, que rien de ce qui lui est contraire ne peut être, sinon momentanément, un objet de désir pour eux . »b

"Deux Satyres" de Rubens
"Deux Satyres" de Rubens

Le sentiment de la dignité, autrement dit le sentiment de ne pas se rabaisser de quelque manière que ce soit.  Mill voit haut, bien entendu, il vise le bonheur :

 « Il vaut mieux être un être humain insatisfait qu'un porc satisfait ; il vaut mieux être Socrate insatisfait qu'un fou satisfait. Et si le fou ou le porc sont d'un avis différent, c'est qu'ils ne connaissent que leur propre côté de la question. »b

A ceux qui diront que la philosophie épicurienne prouve justement que les délicats sont plus difficiles à contenter que les autres, et par conséquent moins heureux, Mill offre cette réponse ironique :

« Il est incontestable que l'être dont les capacités de jouissance sont faibles, a le plus de chances de les voir pleinement satisfaites. »

mais il ajoute : « Un être aux facultés supérieures a besoin de plus pour être heureux. Il ne peut jamais souhaiter réellement s'abaisser à ce qu'il ressent comme un degré inférieur d'existence »b.

En effet, le réel prouve que ces « êtres aux facultés supérieures », à l’opposé des « porcs », réclament beaucoup moins pour se sentir comblés.

" Nymphes et un Satyre" de Sergey Kononov

Les gens dissolus connaissent plus de difficultés atteindre la satisfaction que les hédonistes. Satyriasis (chez les hommes) et nymphomanie (chez les femmes) obligent leurs victimes à la consommation de plusieurs partenaires sexuels, parfois dans la même journée, pour se sentir satisfaits. Dans les cas les plus sévères, « Le sexe devient alors une priorité absolue dans la vie du sujet pour lequel il est prêt à tout sacrifier ». 1

C’est le paradoxe de l'hédonisme - aussi appelé paradoxe du plaisir – qui est propre aux difficultés pratiques de la poursuite du plaisir. Pour l'hédoniste, la recherche constante du plaisir peut ne pas produire le plaisir ou le bonheur le plus perceptible à long terme - ou même à court terme, lorsque la poursuite consciente du plaisir interfère avec son expérience. En d’autres termes, prendre rendez-vous avec le plaisir est le meilleur moyen de ne pas y parvenir, et du même coup passer à côté du bonheur.

« Seuls sont heureux ceux qui ont l'esprit fixé sur un autre objet que leur propre bonheur. Visant ainsi autre chose, ils trouvent le bonheur en chemin. Dès que vous-vous demandez si vous êtes heureux, vous cessez de l'être » écrit Mill dans son autobiographie.

nymphe et satyre à pompéi
nymphe et satyre à pompéi

Les gens dissolus n’atteignent pas le bonheur ; ils ne connaissent que la jouissance, ce qui n’a rien à voir. Bien entendu, à l’instar de la consommation d’alcool, il y aura toujours des gens pour vous dire que pour eux il n’y a pas de problème, que tout est sous contrôle. Pourtant, demandez-leur de faire marche arrière, de cesser pendant quelques mois de mener cette existence, il ne le peuvent plus ; leur dépendance est devenue trop forte sans qu’ils en soient forcément conscients. Les femmes subissent le phénomène tout autant que les hommes ; comme l’a écrit le docteur Laurent Karila, addictologue :

« Les femmes addicts courent aussi après le plaisir, car leur jouissance est généralement mécanique et c’est une souffrance de plus. Qu’elles soient seules ou en couple, avoir un comportement sexuel compulsif est une façon de combler un vide affectif et émotionnel. » 2

"Jeune fille en bas blancs" de Gustave Courbet
"Jeune fille en bas blancs" de Gustave Courbet

La perte de contrôle, l’obsession du comportement sexuel, la souffrance ressentie et les répercussions thymiques, conjugales, sociales, physiques et professionnelles qui en découlent sont autant de critères à prendre en compte dans l’évaluation de ce trouble.  Albert Camus a écrit que "la sexualité débridée conduit à une philosophie de la non-signification du monde". Avant d’en arriver à une telle extrémité, la philosophie épicurienne propose de prévenir l’arrivée des troubles en faisant appel à la raison : prendre conscience des risques qui mèneront inévitablement à l’échec du bonheur :

« Il n’est pas possible de vivre avec plaisir sans vivre avec prudence, et il n’est pas possible de vivre de façon bonne et juste sans vivre avec plaisir. »c dit Épicure, où l’on comprend à quel point le bonheur est indissociable d'un plaisir maîtrisé.

"Nymphe et Satyre buvant", Nicolas Poussin
"Nymphe et Satyre buvant", Nicolas Poussin

C’est la raison pour laquelle, selon Mill, « Celui qui suppose que l'être supérieur n'est pas plus heureux que l'inférieur, confond les deux idées très différentes de bonheur et de contentement".

La philosophie épicurienne ne s’occupe pas de la morale, qui est un consensus social, mais bien de l’éthique qui consiste à connaître les limites du bon et du mal pour soi et pour autrui. Personne ne condamne les décadents ; au fond, Épicure et Mill ne leur font de reproche, ne les jugent, que sous le rapport du bonheur :  

« Si les causes qui produisent les plaisirs des gens dissolus défaisaient les craintes de la pensée, celles qui ont trait à la mort et aux douleurs, et si en outre elles enseignaient la limite des désirs, nous n’aurions rien, jamais, à leur reprocher, eux qui seraient emplis de tous côtés par les plaisirs ».

Vénus, Satyre et Cupidon
"Vénus, Satyre et Cupidon" par Le Corrège

Pour les épicuriens, le constat est sans appel : la débauche ne peut amener le bonheur, car elle entraîne un dérèglement intérieur qui nuit à la santé psychique et physique des individus.

« Nul plaisir n’est en soi un mal ; mais les causes productrices de certains plaisirs apportent de surcroît des perturbations bien plus nombreuses que les plaisirs. »

Ainsi, satyres et nymphomanes sont forcément malheureux.  Comme pour l’abus d’alcool, souvent perçue comme une chose amusante, l’hypersexualité s’avère en réalité une pathologie. Pour la psychanalyste et sexothérapeute Catherine Blanc,  "la compulsion sexuelle vient d'une faille de l'identité. L'image narcissique est faible, vide de quelque chose dont l'autre serait le plein"3.

Pour le Pr. Reynaud, "l'hypersexualité, chez la femme est souvent un symptôme de difficultés relationnelles"2. En proie avec ses envies irrépressibles, l’individu ne peut se contrôler et passe à l’acte. S’ensuit un fort sentiment de dégoût, de honte, de désespoir face à sa propre incapacité à se maîtriser. Ainsi, à chaque répétition de cette séquence, les phases s’intensifient, le comportement accapare progressivement tous les domaines importants de l’individu. Il n’est plus acteur de sa vie, sa liberté de choix est entravée.

"Allégorie du vice", Le Corrège
"Allégorie du vice", Le Corrège

Comment prévenir avant de guérir ?

Mieux vaut une sexualité qui fasse partout d'un tout, plutôt qu'une sexualité qui devienne tout. 

Albert Camus a écrit dans ses carnets en 1942: "La vie sexuelle a été donnée à l'homme pour le détourner peut-être de sa vraie voie. C'est son opium. En elle tout s'endort. Hors d'elle, les choses reprennent leur vie".

Mener une existence équilibrée entre le corps avec le mental. Le sens du mot spirituel n’est pas réservé au domaine religieux, il signifie esprit, c'est-à-dire qui se rapporte au domaine de l'esprit, de la pensée, de l'activité intellectuelle. On peut très bien être athée et atteindre un bonheur corporel et spirituel.

"Après l'égoïsme, la principale cause qui rend la vie insatisfaisante est le manque de culture mentale", écrit John Stuart Mill.

"Un esprit cultivé - je ne parle pas de celui d'un philosophe, mais de tout esprit auquel les sources de la connaissance ont été ouvertes, et qui a appris, à un degré tolérable, à exercer ses facultés - trouve des sources d'intérêt inépuisables dans tout ce qui l'entoure ; dans les objets de la nature, les réalisations de l'art, les imaginations de la poésie, les incidents de l'histoire, les voies de l'humanité, passées et présentes, et leurs perspectives d'avenir. Il est possible, en effet, de devenir indifférent à tout cela, et cela sans en avoir épuisé un millième ; mais seulement lorsqu'on n'a eu dès le départ aucun intérêt moral ou humain pour ces choses, et qu'on n'y a cherché que la satisfaction de la curiosité. »

Ainsi, l'un dans l'autre, tout étant équilibré par tout, le bonheur ne reste pas un plaisir exclusif, mais l'addition des plaisirs multiples:

 « Dans un monde où il y a tant d'intérêts, tant de plaisirs, et tant de choses à corriger et à améliorer, celui qui possède cette quantité modérée d'exigences morales et intellectuelles est capable d'une existence que l'on peut appeler enviable. »

Le dernier secret du bonheur....

Peut-on seulement avoir une sexualité épanouie sans être aimé(e) et sans aimer en retour? Cela semble peu probable.

Même si, comme l'affirment les stoïciens, l'amour aussi mène aux "dérèglements de l'âme", force est de constater qu'il permet d'élever sa propre existence au-dessus d'une simple vie de butor et, par là même, d'éprouver le sentiment du bonheur. On peut donc compter l'amour parmi les "intérêts et plaisirs" évoqué ci-dessus par Mill. A ce propos, il faut se rappeler la jeune Hipparchia qui, vers -330 avant notre ère, tomba amoureuse de son maître de philosophie Cratès, et décida de vivre avec lui, allant jusqu'à refuser les prétendants les plus riches et menacer de se suicider si ses parents ne lui permettaient pas de l'épouser. Ces deux-là allaient rester célèbres dans une lignée philosophique qui n'est pourtant pas tendre avec l'amour: l'école des Cyniques. 

 

 

"Eros" par David Nicholson
"Eros" peinture de David Nicholson

 

Références citées:

a. Antisthène: philosophe grec, considéré comme le fondateur de l'école cynique vers 390 avant l'ère chrétienne. Voir Les Cyniques Grecs, Fragments et témoignages, éditions de Léonce Paquet au Livre de Poche.

b. Utilitarianism and Other Essays, John Stuart Mill et Jeremy Bentham, éditions Penguin Classics.

c . Épicure: philosophe grec (342 av. J-C, - 270 avant J.-C). Voir Epicure, Lettres, Maximes, Sentences, édition de Jean-François Balaudé au Livre de Poche.

d.  Autobiographie, John Stuart Mill

1. LAGADEC Marthylle, « L’addiction sexuelle : quelles stratégies thérapeutiques ? », Psychotropes, 2016/3-4 (Vol. 22), p. 11-27. DOI : 10.3917/psyt.223.0011. URL : https://www.cairn.info/revue-psychotropes-2016-3-page-11.htm

2. https://www.femina.fr/article/quand-les-femmes-sont-addicts-au-sexe

3. https://www.doctissimo.fr/html/sexualite/troubles/12583-addiction-sexuelle-femme.htm

 

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