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HuguesFolloppe.com

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Art & culture: le gai savoir


Lee Miller: la photo du siècle

Publié par Hugues Folloppe sur 20 Juillet 2022, 16:30pm

Catégories : #Lee Miller, #Histoire de l'Art

Version audio du texte ci-dessous.

Si vous lisez cet article dans une autre langue que le français, c’est qu’il s’agit d’une traduction automatique.

 

 

Essai bibliographico-poétique

Lee Miller

Francis Scott Fitzgerald n’a pas écrit la vie de Lee Miller. Mais il aurait pu, car tous les bonheurs et les malheurs de Lee Miller sont ceux qui nourrissent ses romans.

Les années 1920, les années 1930, entre New York et Paris, les années folles, l’ère du jazz pour une génération perdue, c’est tendre et c’est magnifique, surtout pour celles, comme Lee Miller, qui ont du blé et de l’oseille, du flouze et de la thune, bref qui roulent sur l’or.

Lee Miller

De l’or, elle en a aussi dans les cheveux. Dès lors, sa beauté sculpturale, toute en ombres et en lumière, sa beauté blanche, sa beauté froide, devient en vogue à cette époque ; et ça tombe bien, parce que justement, c’est dans Vogue le magazine qu’elle devient mannequin.

Lee Miller par Man Ray
Lee Miller par Man Ray

Mannequin, mais, on l’apprendra bientôt, pas potiche. Elle aime les hommes et l’art, elle a l’art d’aimer les hommes, elle devient donc muse. La muse de Man Ray qui vit à Paris. Les deux forment un couple surréaliste. Elle la mannequin-muse, lui le photographe, ils partagent les mêmes objectifs.

Mais Lee pose depuis longtemps déjà, bien avant même d’en faire des couvertures, elle posait pour son père Théodore. Elle adorait son père Théodore, qui lui aussi était photographe en un sens.  Son père faisait poser Lee toute nue et tout juste majeure. Lee nue sous le regard de son père qui la prenait mais seulement en photo ; il ne faut pas imaginer ce qui n’a pas eu lieu. C’était aussi un duo surréaliste et même stéréoscopique, mais rien de plus. Même si la morale grince des dents, le père n’était pas un vicieux, non. Le vicieux ce fut un ami de la famille, quand Lee avait sept ans, mais celui-là n’était pas photographe, celui-là n’était pas artiste, du tout.

Lee Miller

Lee aime surtout les millionnaires et les photographes. Comme elle a le goût du faste et le nez de Cléopâtre, elle se marie avec un Égyptien. Elle vit au Caire où il n’y a rien à faire, si ce n’est boire et boire encore, mais pas de l’eau. Elle mène une vie de recluse mondaine à ne rien faire au Caire, mais doesn’t care. Elle s’y ennuie quand même, elle qui aimait tant sa vie de muse et de photos, assez pour prendre ses affaires et repartir à Paris, retrouver la folie.

Photo de Lee Miller, avec Paul Eluard, Roland Penrose, Man Ray

A Paris, la Miss Miller, toujours mariée, a un amant qu’elle ne cache pas sous la table ; pour l’époque c’est loin d’être l’amant-table. Tout est beau, tout est formidable, à tel point que si la vie de Lee Miller s’était arrêtée là, à coup sûr on l’aurait depuis longtemps passé aux oubliettes, car il y a quand même des choses beaucoup plus graves à raconter sur Terre, me direz-vous, il y a la guerre dans le monde par exemple. Justement, c’est à ce moment là, précisément, que monde entier décide de se faire la guerre; et la vie de Lee Miller n’a guère d’autre choix que de changer de registre.

 

 

 

 

 

A gauche, Lee Miller en uniforme de GI, août 1944

En 1940, Elle photographie la folie nazie bombardée sur Londres. Elle voit les ruines, les ravages et les morts, pour la première fois et pas la dernière. Son amant et elle accueillent un photographe de guerre expérimenté, David Scherman, qui lui apprend le métier ; il devient vite un autre amant. Le première amant ne prend pas ombrage du second ; ils forment un couple à trois dans cette ville qui hurle des sirènes de la mort. Mais sa beauté, Lee la ressent comme un piège dont elle veut se libérer, peut-être même veut-elle faire cesser le désir qu’elle suscite chez les hommes pour devenir virile elle aussi, et partager cette égalité parfaite de la camaraderie. 

Quand le magazine Vogue l’envoie sur le front de Normandie en tant que reporter de guerre, elle y vit l’aventure comme un soldat, portant treillis et casque, dans la boue et le sang, la puanteur, la proximité, se nourrissant au hasard, se lavant comme un chat, et buvant… toujours autant, mais pas que de l’eau.

Elle se transforme en vrai soldat américain, en GI, même si sa seule arme ne tue pas, elle mitraille avec l’objectif de son appareil photo, et aussi, pour la première fois, elle écrit. Reporter de guerre, c'est livrer des images et des mots, et voilà que lui incombe la mission de raconter, de rapporter ce qu’elle voit, ce qu’elle sent, ce qu’elle entend, au reste du monde qui espère et qui angoisse.

Saint-Malo en 1944, par Lee Miller

Elle part avec David Scherman à Saint Malo sous les feux, à Paris libérée, puis direction l’Allemagne avec ses villages et ses populations dont le déni la répugnent ; elle sent la haine monter en elle à l’encontre de ces Teutons avec leurs champs bien labourés et leurs figures satisfaites. Elle se rend alors à Ohrdruf, Buchenwald, Dachau… dans les camps de la mort, ce qu’elle voit est d’une telle horreur que les mots lui manquent, qu’elle ne sait plus comment exprimer et faire comprendre, alors elle photographie.

En revenant de Dachau, Lee et David décident d’aller voir l’appartement du dictateur à Munich. Elle a gardé l’adresse depuis des mois dans sa poche, c’est le moment pour elle de s’en servir. Voilà que Lee entre dans l’appartement déserté d’Hitler en salissant les tapis avec la crasse des bottes qu’elle porte depuis le matin même où elle a marché à Dachau. La boucle de l’Histoire est ainsi bouclée : la poussière des camps de concentration vient frapper à l’appartement d’Hitler et s’infiltre jusque dans la salle de bain ; oui, car Lee décide de se laver.

Elle se déshabille et entre dans la baignoire, elle déchausse ses bottes de GI qui salissent le tapis de bain immaculé. David Scherman prend la photo de l’américaine nue se lavant dans la baignoire d’Hitler. D’habitude, les photos racontent l’Histoire ; cette fois-ci, c'est cette photo qui fait l’Histoire. Oui, au moment même où, à Berlin, le suicide du Führer en réalise la mort physique, l’Histoire doit à Lee Miller la mort symbolique d’Hitler.

Il aura donc fallu la beauté d’une femme venue du Nouveau Monde pour tuer l’hydre qui ravageait l’Ancien Monde. C’était sans doute le but inconscient que le destin réservait à Lee Miller, celui d’une icône de la féminité terrassant le dragon du mal. Voilà pourquoi cette photographie est LA photo du vingtième siècle.

Lee Miller dans la baignoire d'Hitler, 1945. Photo de David Scherman

 

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