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Art & culture: un autre regard.


Frederick Douglass : la cause des femmes

Publié par Hugues Folloppe sur 12 Mai 2022, 14:55pm

Catégories : #USA, #Frederick Douglass

"Je n'ai pas d'amour pour l'Amérique. Je n'ai pas de patriotisme. Je n'ai pas de pays. J'aime l'humanité dans le monde entier".

Frederick Douglass

Cet article a été rédigé en français.

 

Quelle ironie du sort dans ces Etats-Unis en proie aux problèmes raciaux :  L’Américain le plus photographié du XIXe siècle fut un ancien esclave noir ! Sa vie et son destin en ont fait le plus grand Américain de son temps. Son nom : Frederick Douglass.

On pense que cette image des années 1840 est la première de Frederick Douglass.

Il existe toute une philosophie de vie chez Frederick Douglass, ses textes et discours en témoignent. Aussi étonnant que cela puisse paraître, il reste rarement cité par d’autres malgré son sens percutant de l’aphorisme. Il fut un polyèdre intellectuel dont il ne tient qu’à nous d’en choisir la facette. Voyons ici celle de l’homme dédié à la cause des femmes.

En février 1818, Frederick naît en esclavage dans l’Etat du Maryland aux Etats-Unis.

À six ans, il est envoyé dans la plantation dont le propriétaire, un colonel, est l’un des hommes les plus riches de l'État, avec près de mille esclaves sous son joug. C’est là qu’il découvre la violence des rapports entre Blancs et esclaves ; c’est là aussi qu’il assiste pour la première fois à une séance de châtiment corporel.

En 1837, alors qu'il a 19 ans, Douglass rencontre Anna Murray. Anna est une femme noire libre de Baltimore, d'environ cinq ans son aînée. Il tombe amoureux d’elle. La liberté d’Anna fait croire à Douglass en la possibilité de la sienne. En septembre 1838, il s'enfuit de la plantation par le train de Baltimore. Anna l'encourage et l'aide en lui fournissant des vêtements de marin auxquels son travail de blanchisserie lui donnait accès. Elle lui donne également une partie de ses économies, qu'elle a augmentées en vendant un de ses lits de plumes. Anna et Frederick se retrouvent enfin du même côté de la liberté ; il se marient la même année, ils le resteront durant quarante-quatre ans. Ils auront cinq enfants ensemble. L'Histoire ne rendra jamais vraiment hommage à Anna Murray, pourtant que se serait-il passé sans elle?

Anna Murray Douglass

Cependant, une ombre persiste : si Anna est une affranchie, Frederick, lui, est un esclave en fuite dans l’Amérique raciste des années 1840 : « Un seul mot de la part des Blancs suffisait - contre tous nos souhaits, nos prières et nos supplications - pour briser à jamais les amis les plus chers, les parents les plus proches et les liens les plus forts que connaissent les êtres humains. » racontera Douglass dans son autobiographie. « Quiconque avait un visage blanc et était disposé à le faire pouvait nous arrêter et nous soumettre à un examen ». D’ailleurs, la publication de sa première autobiographie en 1845 l’expose à être re-capturé et remis en esclavage, raison pour laquelle il décida de partir deux ans au Royaume-Uni. C'est lors de son voyage en Angleterre en 1846 que ses amis anglais achètent sa liberté afin qu'il retourne aux Etats-Unis en homme libre. Il a alors 28 ans.

Presque par hasard, il devient conférencier et prononce des discours anti-esclavagistes. D’abord oppressé par le trac, il finit par prendre confiance en lui et devient bientôt un excellent orateur. Il impressionne si fortement par son discours que l'éditorialiste Lloyd Garrison l'embauche pour son journal The Liberator. Il devient ainsi un employé de la Société Anti-esclavagiste Américaine. Une particularité du journal The Liberator est qu’on y trouve régulièrement publiés des textes, notamment littéraires, écrits par des femmes noires et blanches – par exemple Sarah Forten, Louisa May Alcott ou encore Frances Ellen Watkins Harper.1  

Douglass écrit un temps pour The Liberator puis, en 1847, il crée son propre journal, le North Star, dont la devise est « Le droit n'a pas de sexe, la vérité n'a pas de couleur, Dieu est notre Père à tous et nous sommes tous frères ».En effet, le droit n’a pas de sexe, n’en déplaise à ceux qui s’en offusquent ; Douglass écrit : « La vérité ne peut blesser en rien de ce qui ne devrait pas l'être, et elle seule peut rendre les hommes et les femmes libres ».3

Esclave enfui, puis Noir affranchi, puis écrivain de talent, puis orateur d’exception, puis homme engagé dans la cause des femmes, Frederick Douglass étonne par son envergure intellectuelle, par sa capacité à embrasser les luttes de son époque. Ainsi, il questionne la validité de la fête nationale américaine célébrée le 4 juillet, il répond aux pseudo-scientifiques qui déclarent que les Noirs seraient des sous-humains ou une espèce séparée des Blancs, il prend la défense de l’abolitionniste blanc John Brown qu’une Amérique raciste fait passer pour fou et condamne à mort, il prépare même un essai sur Toussaint Louverture, la figure majeure des mouvements d'émancipation des colonies à Haïti.

Douglass a le sens de la formule qui fait mouche, ses discours sont un subtil mélange de philosophie autobiographique, de citations érudites et de passages bibliques. Sa rhétorique est impeccable. Dans une Amérique qui s’enorgueillit d’avoir inscrit la liberté dans ses droits constitutionnels, la réalité fait peine à voir : il s’agit d’une liberté pour les Blancs avant tout, et des hommes riches de surcroît. Les Noirs, les femmes, les pauvres, les autochtones ne font pas partie du programme de la citoyenneté américaine, ils sont mis de côté comme des enfants ou des animaux : « Nous légiférons pour la femme, et la protégeons, précisément comme nous légiférons pour les animaux et les protégeons, en ne demandant le consentement d'aucun d'entre eux.»4

En 1848, Douglass est la seule personne noire à assister à la Convention de Seneca Falls , la première convention sur les droits des femmes qui se tient dans l'État de New York. Trois cents personnes sont présentes, parmi lesquelles Elizabeth Cady Stanton, Lucretia C. Mott et Abby Kelley trois figures marquantes du mouvement féministe américain.

C’est là qu’il prend la parole. Dans une société où les femmes n’ont pas accès à la propriété, ni aux études, et sont totalement dépendantes du bon vouloir de leurs maris, Douglass prend la parole pour défendre la résolution controversée sur le droit de vote des femmes. La féministe Elizabeth Cady Stanton affirmera, quarante ans plus tard, qu’elle lui avait demandé de l’aide en raison de sa propre inexpérience dans la prise de parole en public5. A la fin de la Convention une Déclaration des Sentiments est établie sur papier: sur les trois cents participants, seule une centaine accepte de signer, 68 femmes et 32 hommes. 

Elizabeth Cady Stanton

Douglass justifie ainsi son soutien au suffrage féminin : « L'homme ne doit pas oser revendiquer un droit qu'il ne concéderait pas aux femmes. »6

En 1850, alors qu'il marche sur Broadway à New York avec deux amies blanches, Douglass est attaqué et frappé au visage. Son engagement déplaît.

Même s’il est un peu anachronique de classer Frederick Douglass comme un féministe au sens moderne du terme, car le féminisme ne fit son apparition aux Etats-Unis qu’à partir des années 1910 pour décrire une mobilisation dont les enjeux incluaient un changement profond des relations entre les sexes7, on peut dire que Douglass devient peu à peu l'un des principaux féministes masculins du XIXe siècle. Il prend fréquemment la parole et écrit au nom des femmes. 

Plaque commémorative de la première Convention

En 1870, il écrit un essai intitulé Mouvement pour le Vote Féminin dans lequel il explique les fondements de l'égalité des droits et accuse le gouvernement de traiter les femmes comme des animaux. L’égalité, écrit-il, « vise à revendiquer pour la femme une place aux côtés de l'homme, non pas pour le dominer, non pas pour le contrarier, mais pour gouverner avec lui, comme un sujet égal soumis aux exigences solennelles de la raison et de la loi. »8

Helen Pitts Douglass

La deuxième épouse de Douglass est la suffragette blanche Helen Pitts Douglass. A propos de la couleur de peau de son épouse Douglass commente joyeusement: "Cela prouve que je suis impartial. Ma première femme était de la couleur de ma mère et la seconde, de la couleur de mon père." 9

Helen et Frederick restent mariés pendant onze ans, jusqu'à la mort subite de Frederick d'une crise cardiaque le 20 février 1895, alors qu’il vient d’assister à une réunion du Conseil National des Femmes à Washington.

Bien entendu, Douglass ne verra jamais la suite des événements, pourtant sa voix a porté dans les multiples luttes qui ont permis d’obtenir le droit de vote des femmes, enfin remporté en 1920. Alors qu’il aurait pu se contenter de ne parler qu’au nom des Noirs et des esclaves, il a choisi de s’associer à la cause des femmes car celles-ci représentaient une moitié de la société esclave d’une autre moitié, à l’instar des Noirs devant les Blancs. Ainsi, la couverture de The Crisis de septembre 1912, intitulé « Le Numéro du suffrage féminin», est un portrait de Frederick Douglass, suggérant la continuité de l’engagement des hommes noirs pour le droit de vote des femmes.10

Rien d'étonnant, par conséquent, de trouver la militante féministe Susan B. Anthony parmi les personnes qui ont longtemps été propriétaires des images de Douglass.

On l’a dit, Douglass fut beaucoup photographié, en tous cas pour une époque qui a vu naître l’invention du daguerréotype cela était beaucoup. On parle de 160 photos de Douglass.

Il avait très bien compris les possibilités qu’offrait la photographie ; il diffusait ses portraits certainement pour les mêmes raisons qui poussèrent, de l’autre côté de l’Atlantique, Victor Hugo à se faire photographier de nombreuses fois durant son exil : pour montrer au monde à quoi ressemble la liberté et la dignité.

 

 

 

Références:

  1. Hélène Quantin, Le droit de vote des femmes aux Etats-Unis, editions Atlande, 2022
  2. idem
  3. The Portable Frederick Douglass, Penguin Classics
  4. idem
  5.  Hélène Quantin, Le droit de vote des femmes aux Etats-Unis, editions Atlande, 2022
  6. idem
  7. (H. Quantin, p.87),
  8. The Portable Frederick Douglass, Penguin Classics
  9. Grimke, Rev. Francis J., "The Second Marriage of Frederick Douglass" Huntington (Ind.) Herald Press
  10. Hélène Quantin, Le droit de vote des femmes aux Etats-Unis, éditions Atlande, 2022
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