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HuguesFolloppe.com

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Art & culture: un autre regard.


L'art d'effacer l'Histoire

Publié par Hugues Folloppe sur 18 Août 2019, 09:27am

Catégories : #USA

Mais aussi, la plupart des faits historiques sont désagréables.

Huxley, "Le meilleur des mondes"

             Une statue d' Edward Colston  renversée par la foule en colère à Bristol au Royaume-Uni, une statue de Christophe Colomb détruite par la foule à Richmond en Virginie, une autre de Robert Milligan vandalisée à Londres, des noms - tels que Colbert - de rues et d'écoles contestés en France: juin 2020 marquerait-il un tournant dans notre histoire contemporaine?

Cet article, mis à jour pour l'occasion, fut publié en premier lieu en août 2019 sous le titre Californie: l'art d'effacer l'Histoire. Désormais, les événements récents ont fait dépasser le cadre originel de notre analyse , car l'Histoire est toujours en marche. Ces foules en furie ont-elles raison ou tort d'agir comme elles le font? Notre société est-elle victime de la tyrannie d'une minorité bien pensante? Ou bien est-ce la majorité qui ne sait pas tourner la page? Pour y répondre, rien de plus révélateur qu'un exemple précis: les fresques d'Arnautoff.

Fresque de Victor Arnautoff
         Sans doute n'avez-vous jamais entendu parler de l'artiste Victor Arnautoff. Sachez que vous n'avez même plus la chance de voir ses œuvres, vous arrivez trop tard! Et pour cause: ses treize peintures murales de San Francisco sont condamnées à une destruction imminente. La raison? Elles racontent trop bien la vérité historique!
Arnautoff? Jamais entendu parler. D'ailleurs, pourquoi nous faut-il évoquer ce peintre ukrainien qui émigre aux Etats-Unis, se fait naturaliser américain puis repart dans son pays où il décède en 1979, à l’âge de 82 ans?  Parce qu'au cours de la réalisation de ses fresques murales, ce cher Victor s’est ingénié à montrer une réalité historique  qui embarrasse désormais de nombreux bien-pensants californiens, au point… de la détruire!

Faisons les présentations : à ma gauche, Victor Arnautoff. Bien qu’issu de l’aristocratie russe, c’est en émigrant aux Etats-Unis - et surtout en subissant la Grande Dépression américaine suite au krach de 1929 - qu’il se radicalise vers la gauche, prenant conscience de la lutte des classes. Ainsi ses œuvres traitent du temps présent des Etats-Unis, et il y intègre souvent des travailleurs et des gens de couleur.

Couverture de la biographie consacrée à Arnautoff

Mais il traite également du passé de l’Amérique, en vrai raconteur d’histoires ou, plus précisément, en narrateur de l’Histoire vraie. Petite nuance qui va faire toute la différence.

Dans les années 1930 il règne en tant que maître de la fresque murale, et travaille avec le peintre Diego Rivera. Ce dernier réalise également des fresques et – éternel retour des choses – déjà en 1932, une de ses fresques exécutée pour le Rockefeller Center pose problème. En effet, la fresque de Diego Rivera raconte les tensions qui existent entre art et politique, mais surtout, y sont représentés Karl Marx et Trotski.

Fresque de Diego Rivera

Dans l’antre des richissimes Rockefeller, alors même que les opinions politiques de Diego Rivera étaient connues, l’œuvre achevée n’entre pas dans les goûts de ses commanditaires, et voilà que la famille Rockefeller ordonne de la détruire. Et d’une  !

Victor Arnautoff, quant à lui, est déjà devenu communiste lorsque le lycée George Washington lui commande, en 1934, une série de treize fresques qui doivent retracer l’histoire de la création de l’Etat de Californie.

George Washington

Belle commande adressée en premier lieu aux lycéennes et lycéens de l'établissement. Les peintures murales ont été réalisées entre 1935 et 1936, et aucune contestation n’a lieu à l’époque, malgré une mise en images des plus directes : les treize fresques murales d’Arnautoff, intitulées « La vie de Washington », montrent George Washington en tant que propriétaire d’esclaves sur son domaine de Mount Vernon.

Ce n’est pas tout : on y voit également George Washington faisant la promotion d’une expansion génocidaire vers l’ouest du contient américain.  Arnautoff montre que Washington fut le père du génocide des Indiens d’Amérique. (lire l'article: http://www.huguesfolloppe.com/indiensd-amerique)

On est loin de la version idéalisée que l’on raconte aux jeunes étudiants américains, avec un George Washington en merveilleux père fondateur des Etats-Unis et tout premier président du pays.

 

Les fresque d’Arnautoff représentent des vérités  sur l’histoire des États-Unis, à savoir deux de ses péchés d’origine: l’esclavage et le génocide des Amérindiens. Les fresques sont richement colorées, exception faites des premiers colons américains, peints, en ce qui les représente, dans des tons gris fantomatiques, symbolisant ainsi leur destinée funeste.
Vue d'une des 13 fresques dans l'établissement

 

Alors quoi de neuf à notre époque ? Ces fresques sont historiquement justes et n’ont, jusqu’à aujourd'hui, suscité aucune controverse. Or, voilà que récemment, les étudiants de ce lycée, mais aussi les parents de ces étudiants, ont crié au scandale. En effet, selon eux, ces peintures offenseraient les élèves qui se sentiraient gênés, au point de tenter de les éviter du regard quand ils passent devant.

Un comité s’est alors constitué. Ce groupe de réflexion -  nommé le San Francisco Board of Education, sorte de conseil d'administration scolaire local - s’est concerté en faisant semblant de prendre en compte l’avis des professeurs d’histoire et d’art venus témoigner pour défendre les peintures d'Arnautoff et plaider contre leur effacement. Le jugement du groupe de réflexion fut rendu le 18 juin 2019 : les fresques d’Arnautoff doivent être détruites.  Et de treize ! Plusieurs bonnes couches de Ripolin blanc sont suggérées afin d’effacer toute trace de cet affront à la jeunesse.

Le lycée à San Francisco

 

Ce qui se passe en ce moment même à San Francisco nous montre l’importance capitale que représente l’éducation, ainsi que la tragédie que représente le manque de culture. Car, avec les fresques d’Arnautoff, il ne s’agit pas seulement d’art ; c’est la question de l’histoire qu’on efface.

Souvenons-nous des périodes de l’Histoire où des autodafés ont eu lieu : il s’agissait de brûler les livres pour la raison qu’on n’aimait pas l’histoire qu’on y trouvait. Souvenons-nous des œuvres d’art détruites par les talibans, dont les images ont fait le tour des médias du monde entier et ont choqué la foule éduquée un peu partout dans le monde. Quelle différence avec des statues détruites aujourd'hui un peu partout dans le monde?

La problématique reste identique: ces statues sont détruites parce qu'elles font référence à un passé qui déplaît.

Or, la plupart des faits historiques sont désagréables, mais l'Histoire est fait pour être rappelée, non pour plaire.

Quelle soit plaisante ou horrible, cette Histoire est constitutive de notre identité culturelle. Se rappeler ou rappeler tels faits ou tel personnage, cela ne signifie pas admirer, cela ne signifie pas être d'accord, mais bien plutôt se répéter pourquoi on est foncièrement en désaccord, activer notre capacité de réflexion. 

Ne pas tout oublier, cela permet de ne pas recommencer. 

Cette affaire pose la question de l'Histoire telle qu'elle est racontée par ses "vainqueurs", ceux qui dominent à présent. Dans un monde en proie au manichéisme bon marché,  nous pouvons ne rendre compte de toute tentative de l’effacement progressif  des œuvres  d'art, et nous demander: cela finira-t-il par entraîner l’effacement de notre mémoire collective ?

 

 

© copyright/HuguesFolloppe/août2019

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