Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

HuguesFolloppe.com

HuguesFolloppe.com

Art & culture: un autre regard.


Contre-Histoire de l'Art : Introduction

Publié par Hugues Folloppe sur 31 Août 2020, 12:39pm

Catégories : #Histoire de l'Art

Qu'est-ce qu'une Contre-Histoire de l'Art?

On raconte que Diogène de Sinope, le philosophe Cynique, battit un élève qui s’était contenté de sa réfutation, et s’écria que l’élève ne devait pas accepter les raisons que lui, Diogène, avait données sans y ajouter ses propres raisons1.

Voilà l’attitude d’un véritable maître. Il ne s’agit pas de dire au disciple : « Répète ce que je t’ai appris » ou « Accepte ma pensée sans rien y redire », mais bien plutôt « Maintenant, essaie de me contredire, mets en évidence mes erreurs, montre-moi ce que tu as trouvé par toi-même ; voyons sur quoi nous sommes d’accord ».

 La formation universitaire invite ses étudiants au comportement inverse : les professeurs enseignent une doxa à leurs étudiants et demandent à ces derniers de l’apprendre (ou ingérer) et d’être capables de la ressortir (ou régurgiter) telle quelle au cours des examens, afin de vérifier que cette doxa a bien été inculquée. Il va de soi qu’un étudiant malin qui pointerait du doigt quelques contradictions dans un cours, se verrait rapidement recadré par l’institution. L’obtention du diplôme est à ce prix.

« Ces « maîtres » utilisent les examens de la peur de l’échec pour façonner les cerveaux de nos enfants jusqu’à leur faire perdre toute parcelle d’imagination. »2

Pour ma part, plus je découvre, plus je m'aperçois de la nécessité de l'application d'une méthode non rigide dans la lignée de la pensée de Diogène le Cynique. Cette nécessité, le chercheur Joël Supéry a su merveilleusement bien la résumer

"Ne pas se laisser impressionner par les discours et encore moins par les réputations, ne pas se laisser arrêter par le doute, mais aller jusqu'au bout de la logique, prendre le risque de faire erreur quitte à être critiqué"3.  

Où est le problème ?

Les amateurs d’art sont nombreux, et c’est tant mieux. Le revers de cette médaille, c’est que, bien souvent – et j’en donnerai quelques exemples ci-dessous – les connaisseurs font fi de l’Histoire qui a accouché de l’Art. Le problème, ce sont les projections personnelles des connaisseurs. Ainsi, Serge Bramly, dans sa biographie sur Leonard de Vinci, comble les zones d’ombres par des suppositions ; Jacques Thuillier dans son Histoire de l’Art invite à ne pas s’intéresser à certains artistes4 en méprisant leur importance, ce qui donne lieu à une sorte de censure dans l’histoire de l’Art ; dans la même lignée Hector Obalk nous indique pourquoi on a tort d’apprécier les œuvres pour lesquelles sa raison lui assure qu’elles sont mauvaises ; ou bien encore Jean-Dominque Rey qui divague totalement sur la biographie de Claude Monet dans son essai publié dans une belle édition grand public ; et cetera, cette liste non-exhaustive reste ouverte.

Le même Jean-Dominique Rey – amateur de grandes vérités solennelles - écrit : « Ce qui distingue un grand peintre d’un peintre tout court, c’est sa capacité de trouver, à un moment donné de sa vie, habituellement au terme d’une époque d’incertitude et de doute, son second souffle (…) ». Quelle belle règle ! L’auteur avoue que ce critère est sévère mais décisif, avant de réaliser sa bévue et, ainsi, de faire marche arrière en précisant que les artistes trop tôt disparus (Raphaël, Watteau, Seurat, Toulouse-Lautrec) sont bien évidemment exclus de sa théorie… fumeuse.

De quoi s’agit-il alors ?

 Il s’agit d’un processus que tous les historiens connaissent bien et dont il faut se méfier : la projection personnelle. Qu’il soit permis d’avoir un avis, un goût, une appréciation, une préférence, un regard personnels en matière d’Art, personne ne vient ici le contester ; c’est d’ailleurs légitime et recommandable. Il n’y a pas de vérité, il n’y a que des points de vue. Mais dans le terme Histoire de l’Art, remarquez que le mot Art est précédé du mot Histoire. Ce qui veut dire qu’on ne peut tout de même pas raconter n’importe. Que signifie donc falsifier des faits ? Que veut dire divaguer sur l’Histoire ? Quelle conséquence quand on attribue aux artistes des intentions qu’ils n’ont jamais eues? Quid des prétendues corrélations là où il n’y a rien ? Qu’en est-il de supputer la vérité quand on n’en sait rien ? De discréditer des artistes sans appréciation tangible ?

Dans une démarche nietzschéenne de la généalogie des choses, procédons à la mise en place d’une contre-Histoire de l’Art; il en est grand temps !

« Je dirai que le premier problème et le plus pressant est de retirer l’éducation des mains des éducateurs professionnels. » (Feyerabend).  

Une preuve ? L’essai sur Claude Monet.

J’ai déjà cité, dans d’autres articles disponibles sur ce site, le cas de Salvador Dali et Giorgio de Chirico4. Aussi vais-je m’arrêter ici sur un autre exemple, des plus criants : celui de l’essai consacré au peintre Claude Monet, intitulé Les miroirs du temps et signé par feu Jean-Dominique Rey. Vous allez voir que l’exercice vaut le détour. Retenons seulement cinq exemples, pas plus, afin de ne pas nous assommer de médiocrité.

Après une présentation dans laquelle il essaie absolument de donner un sens prophétique à son patronyme, Rey évoque ainsi l’artiste à contre-courant que fut Claude Monet :

« En dernier ressort, cet homme n’a pas d’histoire, les événements de sa vie sont ceux de sa peinture, on pourrait tout ignorer ou presque de sa biographie (…)». Surprenant parti pris pour l’auteur d’un essai sur le grand peintre ; la chose est clairement dite : on évince la biographie de l’homme, meilleur moyen de projeter n’importe quelle théorie farfelue sur l’Œuvre (nous verrons laquelle un peu plus loin). Rey suggère qu’aucun événement personnel ne fut véritablement digne d’intérêt et que rien de biographique ne vint jamais prendre la place de sa peinture. Exit les relations difficiles de Claude avec son père, exit sa vie parisienne, exit le service militaire en Algérie, exit les périodes de vache maigre, exit le gamin rebelle qui ne veut apprendre que de lui-même, exit les morts des épouses et des amis.

« Ses lettres, à deux, trois phrases près, sont d’une banalité exemplaire ». Les rares lettres qui nous restent de Monet adressées à Georges Clémenceau seraient donc – pour n’évoquer que cette fameuse correspondance -  sans aucun intérêt pour comprendre l’homme, sa personnalité, son humeur, ses sentiments. Non, vraiment, Rey nous le dit clairement : seule la peinture fut intéressante chez le peintre, rien d’autre.

« One ne lui connaît ni les sentiments ombrageux d’un Manet (…) ni les crises dramatiques d’un Van Gogh (…) ». Vraiment ? Faisons un petit détour par la biographie ; que dit-elle ? 1868, le peintre écrit : « Ma famille ne veut plus rien faire de moi ». Monet est au désespoir. Il se jette dans la Seine pour en finir avec la vie5. On fait peu cas de cette histoire dans les livres, préférant garder à l’esprit l’image d’un grand-père bienheureux au milieu de son jardin de Giverny. C’est vrai qu’une tentative de suicide, parce que ratée, n’entre pas dans le cadre de crises dramatiques comme les imaginaient Jean-Dominique Rey ! Imaginons un instant que Monet ait réussi son suicide, le même auteur aurait parlé d’artiste maudit, de mal du siècle, etc.

« Chez Monet, au contraire, on n’observe aucune régression ». L’idéal d’un peintre sans doute ni hésitation fut cher à l’auteur. Il le projette dans son texte, à rebours total de la vérité biographique. Pourquoi vouloir à tous prix détacher l’artiste des difficultés qu’il a pu traverser ? Les régressions, les stagnations, les périodes creuses font partie du processus du création d’une vie. Lisons, en 1909 : « Mais le moral de Monet n’est pas bon. Il passe une année sans peindre ». Une année entière, ce n’est pas rien. Lorsqu’il reprend sa peinture, un ami peintre lui fait remarquer que ce qu’il fait n’a pas aussi bon qu’auparavant...

Continuons dans le monde des inepties. Rey aime à se contredire lui-même ; il reconnaît que Monet a « brûlé les étapes de l’habituelle formation de l’artiste, refusé les enseignements capables de l’entraver (…) » mais souligne quand même qu’il « serait abusif de le ranger délibérément parmi les autodidactes ». Pour quelle raison ? Sa biographie témoigne du contraire.

Arrêtons là les exemples issus de cet essai semé d'approximations. D’autres suivent et nous font entrer dans du grand n’importe quoi (ainsi, que Monet aurait accompli son œuvre sans s’en rendre compte, sans raison ; ou que les artistes sont ignorants de la science de leur époque ; ou que la démarche des tableaux en séries de Monet est la preuve d’une intuition de ce que le cinéma va réaliser…). Il nous faut à tout prix cesser ce genre de projection personnelle, non pas afin de rendre l’Histoire de l’Art incontestable,  mais bien plutôt de sortir notre manière de voir du cercle de l’enseignement.

Une Histoire de l’Art revisitée?

Elle évoquera les multiplicité des pistes de recherches, évitera de se figer dans des canons universitaires, et saura affirmer son ignorance lorsque seul le rapport des faits ne permettra pas d’aboutir à une conclusion. Elle sera prisme à facettes. Une présentation à la Wikipédia peut être applicable, avec ses développements et sous-développements en fonction du niveau d’intérêt du lecteur. Mais un rôle éducateur est à développé afin de présenter au public des pistes pratiques. Résumons :

Proposer un autre regard sur l’Histoire de l’Art. Voici un exemple pour un futur plan de travail : Le temps passant, il apparaît assez évident que ce que l’on nomme sempiternellement le mouvement Impressionniste peut désormais être désigné sous le terme de Renaissance Française. Tous les ingrédients le permettent, excellente raison pour bouleverser les anciens codes de l’Histoire de l’Art puisque, du même coup, ce que l’on a jusqu’à aujourd’hui appelé la Renaissance devient désormais la Renaissance Italienne.

 

Tenir compte des influences généalogiques, historiques et géographiques des courants les uns sur les autres. Comment expliquer les surréalistes sans évoquer les dadaïstes ? Comment expliquer le mouvement impressionniste sans expliquer son combat face au Salon officiel ? Comment expliquer les peintres à l’huile flamands sans expliquer la peinture a tempera ? Quelle influence des sciences en mathématique et en optique sur les peintres de la Renaissance jusqu’au XXème siècle? Etc.  

Décentrer le focus occidental de l’Histoire de l’Art. Un exemple : Voyez la place réservée aux arts asiatiques dans nos Histoire de l’Art ! On mentionne brièvement l’estampe japonaise en raison de l’influence qu’elle eut sur certains impressionnistes au XIXe siècle, et, grosso modo, la chose s’arrête là. Quelle influence de la peinture chinoise sur la peinture japonaise ? Peut-on expliquer au public le travail collectif que représente une estampe japonaise ? Quelle place pour un artiste qui n’entre pas dans les canons historiques, tel que Su Renshan, redécouvert récemment par Simon Leys ?

Montrer l’Artiste – sans forcément entrer dans une monographie détaillée, bien entendu – mais, trop souvent, le public n’a même pas saisi le caractère d’un artiste qu’il en possède déjà les a priori de la mauvaise réputation. Deux exemples :

J’entends souvent cette réaction lorsque l’on évoque Salvador Dali : « Ah ! L’autre fou ! ». Alors que, les connaisseurs du maître catalan le savent bien, Dali a construit un personnage médiatique, à la fois pour attirer l’attention, pour dissimuler sa timidité maladive, et pour accélérer de diffusion de son image, le tout savamment entretenu par l’énigmatique Gala Dali, dont seule la sœur de Dali, Anna Maria, semble avoir écrit un témoignage en contradiction avec la mythologie présentée. Donc, ici, le fou ne fut pas forcément celui que l’on croit.

Il faut savoir que même Claude Monet, sous son image de père attendri par la nature, se disait souvent abruti de trop de travail, ajoutant qu’il s’agissait là du travail d’un fou. Auguste Renoir a dit : « Si Van Gogh est fou, alors je le suis aussi ». Mais le mot de « fou » revient presque systématiquement dans le cas des artistes. On pourrait s’interroger sur cette projection morale des non-artistes sur la soi-disant folie des artistes.

Certes, il y eut bien des cas cliniques de la folie – et Van Gogh, le plus célèbre, en fit partie – mais à chaque fois le public se voile la face quant aux circonstances qui ont amené à la folie ; et nous devrions dire crises de folie, car je n’ai jamais vu le cas d’un artiste qui aurait été un fou congénital, un détraqué mental pour le dire autrement. A chaque fois, au cours de mes recherches, j’ai trouvé que les artistes sont devenus partiellement ou totalement fous pour des raisons tout à fait concrètes, et non pour des raisons métaphysiques : la syphilis (qui faisait des ravages au XIXe siècle) dont la dernière étape de cette maladie est le stade de la folie, la prise de drogues, les pressions sociales, la misère, l’exclusion sociale (De Su Renshan à Van Gogh), etc. Les artistes restent surtout des incompris aux yeux du public.

« Un paysan qui me regarde dessiner un tronc d’arbre et travailler une heure durant sans bouger, s’imagine que je suis fou et se moque de moi. » écrivait Van Gogh à son frère Théo.

Montrer l’œuvre. Toutes les démarches artistiques passent par des périodes ; montrons-les ! A l’instar des poupées russes qui s’emboitent les unes dans les autres, la plus grande recouvrant entièrement toutes les plus petites, indiquons les gros titres de l’œuvre, précisons les périodes, puis développons plus en profondeur pour les curieux, puis indiquons des pistes de recherches bibliographiques complémentaires pour les plus curieux encore.

 

Maintenant vous connaissez le programme !

 

 

 

 

 

 

références:

  1. Anecdote rapportée dans Contre la méthode de Feyerabend, éditions du Seuil.
  2. Idem.
  3. Joël Supéry, La saga des Vikings, éditions Autrement.
  4. (voir mon mon article sur la peinture en relief chez Salavador Dali http://www.huguesfolloppe.com/2017/12/salvador-dali-et-la-peintre-en-relief.html)
  5. Claude Monet – Georges Clemenceaux : une histoire, deux caractère, d’Alexandre Duval-Stalla, edt folio, p.83
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article